05 juillet 2008

Les souverainistes de l'UMP, une espèce en voie de disparition

myard.jpgPour la deuxième fois depuis son élection à la présidence de la République, Nicolas Sarkozy devrait s'exprimer devant le conseil national de l'UMP. Dans les deux cas, le président de tous les Français a souhaité donner une coloration européenne à ses retrouvailles avec les militants de droite. Le 12 janvier dernier, il était intervenu en compagnie de Tony Blair, ancien premier ministre britannique. [Aujourd'hui], il devrait être entouré du président de la commission européenne, José Manuel Barroso, et du président du Parlement européen, Hans-Gert Pöttering.

L'unanimité que suscite la venue de ces personnalités, habituellement cibles favorites des souverainistes, témoigne de la marginalisation grandissante des eurosceptiques au sein de l'UMP. En février 2005, seuls huit députés et trois sénateurs UMP et apparentés avaient voté contre la révision constitutionnelle préalable à la ratification du traité constitutionnel européen. Trois ans après, il n'y avait plus que trois députés UMP (Patrick Labaune, Philippe Meunier, Jacques Myard) et deux sénateurs (André Lardeux et Charles Pasqua, apparenté) à ne pas autoriser la ratification du traité de Lisbonne, qui reprend une partie des anciennes dispositions de la Constitution européenne rejetée par les Français.

La situation a, en effet, radicalement changé par rapport aux débats sur le traité de Maastricht. En 1992, 69% des sympathisants RPR avaient voté "non", 31% "oui". En 2005, 76% des sympathisants UMP ont voté "oui", 24% seulement "non". Plusieurs facteurs expliquent ce retournement, à contre-courant de l'ensemble des Français (49% de "non" en 1992, 55% en 2005). D'une part, si le RPR a, certes, fourni le gros des troupes de l'UMP, ce dernier parti englobe également une partie de l'UDF historique, premier parti à avoir proposé un projet de Constitution européenne. D'autre part, la création de l'UMP n'a également été possible qu'en raison de la normalisation de la droite gaulliste. Si les gaullistes siégeaient sur les bancs de droite des assemblées parlementaires, leur doctrine ne possédait originellement pas les attributs classiques des autres droites européennes, libérales, atlantistes et favorables à une Europe supranationale. Le symbole de leur ralliement à cette dernière étant, justement, le soutien apporté par Jacques Chirac au traité de Maastricht.

Au fil du temps, les gaullistes ont donc soit rallié l'actuelle construction européenne, soit créé leur propre parti, lorsqu'ils n'ont pas changé de position. Parmi les premiers se trouvent le chef du gouvernement, François Fillon, ou les ministres Gérard Larcher et Roger Karoutchi (fondateur du Cercle République et Patrie). Parmi les seconds figurent le parlementaire européen Paul-Marie Coûteaux (Rassemblement pour l'indépendance et la souveraineté de la France), l'ancien conseiller de Paris pasquaïen François Asselineau (Union populaire républicaine) et le député Nicolas Dupont-Aignan. Ce dernier a quitté l'UMP l'année dernière et prépare, pour le 23 novembre prochain, le congrès fondateur de son parti, Debout la République. Des partis qui concurrencent à droite le Mouvement pour la France de Philippe de Villiers (ex-UDF), plus national-libéral que gaulliste.

Il ne reste donc plus à l'UMP qu'une poignée de parlementaires pour considérer que la défense de la souveraineté nationale est une composante essentielle du gaullisme. Finalement, Jacques Myard est le dernier à tenter de structurer la sensibilité gaulliste et souverainiste au sein de l'UMP. Fondateur du Cercle Nation et République, le député a même rédigé le "plan B" des souverainistes : un projet de "Pacte des Nations" européen.

 

Laurent de Boissieu

© La Croix, 04/07/2008

19 juin 2008

OTAN en emporte le gaullisme

sarko-bush.jpgNicolas Sarkozy a donc confirmé, cette semaine, que la France allait réintégrer le commandement intégré de l'OTAN (Comité des Plans de défense).

 

Deux remarques :

- la France a déjà réintégré, en 1995-1996, sous le septennat de Jacques Chirac, "les instances militaires de l'OTAN qui respectent sa souveraineté" (Conseil des ministres de la défense et Comité militaire), selon l'expression du ministre de la Défense de l'époque, Charles Millon (Revue de l'OTAN, mai 1996).

- l'argumentaire de Nicolas Sarkozy n'est pas convainquant. Qu'a, en effet, plaidé le président de la République dans son discours sur la défense et la sécurité nationale (17 juin 2008) ?

"La guerre froide est terminée. En Europe, nos partenaires sont presque tous membres de l'Alliance. Ils ne comprennent pas pourquoi nous persistons à nous tenir à part. On continue à se demander, en Europe, si la France veut opposer l'Europe de défense et l'OTAN. Moyennant quoi, on européanise pas assez l'OTAN, et on ne fait pas avancer l'Europe de la défense. Observons ce qu'il s'est passé, très intéressant, très intéressant. Une alliance qui n'est pas assez européanisée, une Europe de la défense qui n'avance pas. Beau résultat. Notre position, hors du commandement militaire, entretient une méfiance sur l'objet de notre ambition européenne."

 

Deux commentaires, maintenant :

- "La guerre froide est terminée". Justement, répondrait un gaulliste ! Tout en manifestant, lorsque nécessaire, la solidarité atlantique de la France face au bloc soviétique (crise de Cuba en 1962), Charles de Gaulle a retiré entre 1959 et 1966 la France des instances militaires de l'OTAN malgré le contexte de la guerre froide. Dans la logique gaulliste, la guerre froide étant finie, la France aurait donc encore moins de raison de participer, aujourd'hui, à ses instances militaires (voire même à ses instances politiques ?). Charles de Gaulle avait d'ailleurs envisagé de quitter l'OTAN en tant que telle, dans la perspective de remplacer cette organisation permanente "par une série d'accords bilatéraux" (l'ouverture des archives depuis 1996, selon la loi des trente ans, permet désormais d'approfondir les recherches sur cet épisode historique; lire en particulier l'étude réalisée par Alessandra Giglioli, lauréat de la bourse de recherche de l'OTAN et du Conseil de Partenariat Euro-Atlantique).

- La raisonnement de Nicolas Sarkozy est à l'opposé de la pensée gaulliste (mais peut-être la conception gaulliste de l'indépendance vis-à-vis des États-Unis est-elle dépassée ?). Il s'agit en effet d'une constante de la politique étrangère gaulliste : si Charles de Gaulle s'est opposé à la CED en 1954, si le plan Fouchet d'union politique européenne a échoué en 1961-1962, si le traité franco-allemand de l'Élysée (1963) n'a pas eu la portée politique que voulait lui donner Charles de Gaulle, c'est à chaque fois parce que - et uniquement parce que - les partenaires européens de la France ont refusé de construire une Europe politique en dehors de la relation atlantique. C'est la fameuse "Europe européenne" théorisée par De Gaulle (et détournée par les souverainistes hostiles à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, alors que cette expression gaulliste concerne l'indépendance vis-à-vis des États-Unis et non les frontières géographiques de la construction européenne). Mais, n'étant pas suivie par ses partenaires européens potentiels, et "en attendant que le ciel se découvre, la France poursuit par ses propres moyens ce que peut et doit être une politique européenne et indépendante" (23 juillet 1964). Avec pour conséquence logique la sortie des instances militaires de l'OTAN, en 1966 (mais préparée, en fait, depuis 1959).

C'est cette indépendance vis-à-vis des États-Unis (indépendance ne voulant pas dire opposition systématique) que Nicolas Sarkozy sacrifie aujourd'hui. Pour, si on suit son discours, faire plaisir à nos partenaires européens ("en Europe, nos partenaires ne comprennent pas pourquoi nous persistons à nous tenir à part"; "notre position, hors du commandement militaire, entretient une méfiance sur l'objet de notre ambition européenne").

Charles de Gaulle préférait une France indépendante et pas d'Europe à une France dans une Europe américaine; Nicolas Sarkozy préfère une France dans une Europe américaine à pas d'Europe.

L'Europe, certes. Mais l'Europe pour quoi faire, si ce n'est pas une Europe européenne ? Faire une Europe américaine, c'est en réalité vouloir faire de l'OTAN une ONU-bis occidentale. Alors que ce dernier concept ne veut strictement plus rien dire depuis la fin de la guerre froide. Sauf, ce dont nous avait préservé Jacques Chirac, à alimenter la théorie du choc des civilisations (le monde blanc et chrétien contre le monde arabo-musulman).

 

Pour aller plus loin :

Les États européens face à l'invasion américaine de l'Irak (2003)

13 mai 2008

Quel gaulliste êtes-vous ?

Pour ceux qui sont sur Facebook, je viens de développer un (petit) quiz : quel gaulliste êtes-vous ?

http://apps.facebook.com/quizzes/fbqzr/qzr.php?q=169590

18 juillet 2007

feu la Ve République

f1da4ee940eeed7ad182d8a71d5fe600.jpgOn dit la fonction de premier ministre effacée par celle de président de la République telle que l'exerce Nicolas Sarkozy. Voilà à mon avis une erreur d'analyse. La fonction de premier ministre est en effet bel et bien exercée. Non pas par François Fillon, mais par ...Nicolas Sarkozy.

En définitive, c'est la fonction de président de la République telle que l'envisageait Charles de Gaulle que Nicolas Sarkozy a effacé (mais ne nous avait-il pas prévenu en assénant que, pour lui, "le président de la République n'est pas un arbitre au-dessus des partis, qui marche sur les eaux parce qu'il a été élu" ?). Faisant, par ricochet, de François Fillon un super-directeur de cabinet. Jacques Chirac a largement contribué à tourner le dos à la Ve République (cohabitation, dissolution de convenance, quinquennat). Mais sa discrétion médiatique donnait à ses interventions de la hauteur et de la solennité. Des caractères nécessaires lorsque l'essentiel est en jeu (crise internationale, cohésion nationale, valeurs républicaines). En cas de crise interne ou externe, quelle ressource utiliserait un Nicolas Sarkozy ayant démonétisé la parole présidentielle ?

 

Charles de Gaulle, 4 septembre 1958 :

Que le pays puisse être effectivement dirigé par ceux qu'il mandate et leur accorde la confiance qui anime la légitimité. Qu'il existe, au-dessus des luttes politiques, un arbitre national (...) chargé d'assurer le fonctionnement régulier des institutions, avant le droit de recourir au jugement du peuple souverain, répondant, en cas d'extrême péril, de l'indépendance, de l'honneur, de l'intégrité de la France et du salut de la République. Qu'il existe un gouvernement qui soit fait pour gouverner, à qui on en laisse le temps et la possibilité, qui ne se détourne pas vers autre chose que sa tâche, et qui, par là, mérite l'adhésion du pays. Qu’il existe un parlement destiné à représenter la volonté politique de la nation, à voter les lois, à contrôler l'exécutif, sans prétendre sortir de son rôle. Que gouvernement et parlement collaborent mais demeurent séparés quant à leurs responsabilités et qu'aucun membre de l'un ne puisse, en même temps, être membre de l'autre. Telle est la structure équilibrée que doit revêtir le pouvoir. Le reste dépendra des hommes.

 

Charles de Gaulle, 31 janvier 1964 :

(...) il ne faut pas que le Président soit élu simultanément avec les députés, ce qui mêlerait sa désignation à la lutte directe des partis, altérerait le caractère et abrégerait la durée de sa fonction de chef de l'État. D'autre part, il est normal chez nous que le Président de la République et le Premier ministre ne soient pas un seul et même homme. Certes, on ne saurait accepter qu'une dyarchie existât au sommet. Mais, justement, il n'en est rien. En effet, le Président, qui, suivant notre Constitution, est l'homme de la nation, mis en place par elle-même pour répondre de son destin ; le Président, qui choisit le Premier ministre, qui le nomme ainsi que les autres membres du Gouvernement, qui a la faculté de le changer, soit parce que se trouve achevée la tâche qu'il lui destinait et qu'il veuille s'en faire une réserve en vue d'une phase ultérieure, soit parce qu'il ne l'approuverait plus ; le Président, qui arrête les décisions prises dans les Conseils, promulgue les lois, négocie et signe les traités, décrète ou non les mesures qui lui sont proposées, est le chef des armées, nomme aux emplois publics ; le Président, qui, en cas de péril, doit prendre sur lui de faire tout ce qu'il faut ; le Président est évidemment seul à détenir et à déléguer l'autorité de l'État. Mais, précisément, la nature, l'étendue, la durée de sa tâche impliquent qu'il ne soit pas absorbé, sans relâche et sans limite, par la conjoncture, politique, parlementaire, économique et administrative. Au contraire, c'est là le lot, aussi complexe et méritoire qu'essentiel, du Premier ministre français.

 

Si Nicolas Sarkozy a renoncé à inscrire dans son projet la présidentialisation du régime qu'il prônait auparavant, sa pratique des institutions est donc conforme avec cette idée : le président de la République s'occupe de tout, et le premier ministre du reste...

26 avril 2007

L'homme de la nation

Éclairage

 

medium_sarkodegaulle.jpgC'est devenu un leitmotiv de la geste de Nicolas Sarkozy : se présenter comme "l'homme de la nation". Le candidat UMP a utilisé pour la première fois l'expression le 11 février, en réunissant ses comités de soutien. Depuis, elle jalonne ses discours : Nice le 30 mars, Paris le 4 avril, Lyon le 5 avril, Tours le 10 avril, Colombey-les-Deux-Églises le 16 avril, Marseille le 19 avril et - après le premier tour - Dijon le 23 avril puis Rouen le 24 avril.

L'expression est directement issue de la conception gaulliste du président de la République. Dans une conférence de presse du 31 janvier 1964, Charles de Gaulle explique que le président de la République est, "suivant notre Constitution", "l'homme de la Nation, mis en place par elle-même pour répondre de son destin". Concrètement, l'article 5 de la Constitution indique que "le président de la République veille au respect de la Constitution" et "assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l'État."

L'expression est réapparue le 13 novembre 2001, lorsque, dans une tribune publiée par Le Monde, le parlementaire européen Paul-Marie Coûteaux a appelé Jean-Pierre Chevènement à "être l'homme de la nation". Elle a ensuite été reprise, le 21 mars 2002, dans l'appel des gaullistes en faveur de Jean-Pierre Chevènement. Son utilisation par Nicolas Sarkozy est certainement due à l'influence de sa "plume" Henri Guaino, qui est issu de ces mêmes milieux gaullistes et républicains.

En se présentant comme "l'homme de la nation", Nicolas Sarkozy veut prouver qu'il n'entend plus rompre avec les institutions gaullistes. Bref, qu'il a "changé". Dans ses voeux à la presse du 12 janvier 2006, puis lors de la convention de l'UMP sur les institutions (5 avril 2006), l'ancien porte-parole d'Édouard Balladur voulait en effet - comme François Bayrou - que ce soit le président de la République, et non plus le premier ministre, qui détermine et conduise la politique de la nation. À l'opposé de la pensée institutionnelle de Charles de Gaulle. Le 15 décembre 2006, en débattant avec Michèle Alliot-Marie, il affirmait encore que, selon lui, "le président de la République n'est pas un arbitre au-dessus des partis, qui marche sur les eaux parce qu'il a été élu". Ce, justement, à quoi il "aspire" aujourd'hui : "cesser d'être l'homme d'un parti" et "devenir l'homme de la nation".

 

Laurent de Boissieu

© La Croix, 26/04/2007

02 avril 2007

Souverainisme pluriel

Éclairage

 

medium_mariannedrap.gif"Je transférerai les pouvoirs législatifs de la Commission de Bruxelles à Paris", a promis, samedi, Philippe de Villiers, candidat à la présidence de la République. "Une nouvelle Europe (...) qui corrige les dérives fédéralistes de l'actuelle Union européenne", a préconsié, le même jour, Nicolas Dupont-Aignan, qui, lui, n'a pas obtenu les 500 parrainages et a décidé de ne pas donner de consigne de vote au premier tour. Cette convergence explique qu'une même étiquette "souverainiste" soit accolée aux deux hommes.

Le souverainisme a pour origine le combat pour l'indépendance du Québec, province du Canada. Il se veut un rassemblement au-dessus de la droite et de la gauche, avec pour seul programme la reconquête de la souveraineté, les uns et les autres retournant à droite et à gauche une fois cette souveraineté recouvrée. Cette conception, qui est celle des souverainistes québécois, n'a jamais fonctionné en France où les divisions - notamment sur les questions économiques et sociales - l'ont toujours emporté sur la défense commune de la souveraineté.

Philippe de Villiers est un national-libéral, c'est-à-dire qu'il est à la fois libéral à l'intérieur et protectionniste à l'extérieur. Tandis que Nicolas Dupont-Aignan appartient au courant national-républicain, au sein duquel convergent des gaullistes, comme lui, et des jacobins attachés à la "République indivisible, laïque, démocratique et sociale", à l'exemple des anciens chevènementistes de l'association Vive la République.

Nicolas Dupont-Aignan a ainsi voté en 2004 pour la loi relative à l'application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics; Philippe de Villiers, à l'inverse, a voté contre. Autre exemple : Nicolas Dupont-Aignan s'est opposé au contrat première embauche (CPE), alors que Philippe de Villiers a dénoncé la "reculade" du gouvernement et de l'UMP sur cette tentative de libéralisation ciblée du code du travail.

 

Laurent de Boissieu

© La Croix, 02/04/2007

11 décembre 2006

ralliement et débat artificiels

À gauche : Jean-Pierre Chevènement a rallié, dimanche, la candidature de Ségolène Royal, avec laquelle il est pourtant en profond désaccord. Les électeurs  "républicains de gauche" n'ont plus de candidat qui porte leurs idées !

 

À droite : Michèle Alliot-Marie n'a pas (encore) rallié la candidature de Nicolas Sarkozy, vis-à-vis duquel elle n'est pourtant pas parvenue à se démarquer lors du premier "forum" de l'UMP, samedi. De fait, Michèle Alliot-Marie et Nicolas Sarkozy ont, dans le passé, toujours opéré les mêmes choix politiques (Maastricht en 1992, Balladur en 1995, Constitution européenne en 2005). Finalement, le seul débat intéressant au sein de l'UMP serait celui entre le libéral Nicolas Sarkozy et le gaulliste Nicolas Dupont-Aignan...

15 novembre 2006

Que reste-t-il du gaullisme ?

Voilà longtemps que De Gaulle n’avait pas été aussi souvent évoqué, voire invoqué, à l’Assemblée nationale ! L’actuel projet de loi sur le secteur de l’énergie a en effet donné lieu à de vifs échanges autour du gaullisme. Plus de trente-cinq ans après son décès, « l’ombre du général de Gaulle », pour reprendre une expression utilisée par plusieurs députés, hante toujours l’hémicycle. Et brouille les clivages partisans. Car, outre quelques individualités de l’UMP comme Nicolas Dupont-Aignan, c’est la gauche socialiste et communiste qui s’est le plus réclamée de l’héritage de Charles de Gaulle pour s’opposer à la privatisation de Gaz de France.

Au-delà des polémiques partisanes, que reste-t-il, dans la France du XXIe siècle, de la pensée et de l’action du grand homme né au XIXe siècle ?

 

1. La continuité la plus évidente entre De Gaulle et ses successeurs semble concerner les institutions, puisque la république qu’il a fondée en 1958 est toujours en place. Les révisions de la Constitution et la pratique montrent toutefois des ruptures par rapport aux vues exposées par son fondateur. Dès l’adoption du quinquennat, le 24 septembre 2000, le professeur de science politique Robert Ponceyri rappelait ainsi « l’attachement indéfectible et conséquent du Général au septennat », affirmant que ce changement constitue « non pas un tournant dans l’histoire de la Ve République, comme cela avait pu être le cas de la dissolution ratée de 1997, mais bien la fin de la “République gaullienne” » (1).

Autre rupture, justement : la pratique gaulliste d’une responsabilité politique du chef de l’État devant le peuple. Les pages du site de la Fondation Charles de Gaulle consacrées aux institutions insistent en effet sur le « souci constant » du Général de « conserver » ce qu’il avait appelé, dans son allocution du 20 septembre 1962, « la confiance explicite de la nation ». De la parole aux actes, il démissionna de la présidence de la République le lendemain d’un référendum négatif (27 avril 1969). Ce que refusa en revanche de faire Jacques Chirac après la victoire de la gauche aux élections législatives qu’il avait pourtant provoquées.

 

2. Il est un autre domaine où le fil gaulliste semble par contre ne pas s’être rompu : la place de la France dans le monde. La position de Jacques Chirac contre l’invasion américaine de l’Irak, en 2003, se situait dans la continuité d’une France gaulliste alliée mais indépendante des États-Unis. « À son retour au pouvoir en 1958, le général de Gaulle estimait que la France devait retrouver son indépendance, raconte la Fondation Charles-de-Gaulle. Il décida de dégager la France de l’intégration réalisée par l’Otan sous commandement américain. »

Même si, depuis le 5 décembre 1995, la France a réintégré le conseil des ministres et le comité militaire de l’Otan, elle n’en est pas pour autant devenue atlantiste. Rares sont en effet les présidentiables qui critiquent rétrospectivement, à l’image de Nicolas Sarkozy à droite ou de Dominique Strauss-Kahn à gauche (2), l’éventualité d’utiliser contre les États-Unis le droit de veto de la France au Conseil de sécurité de l’ONU.

 

3. Reste un autre sujet de politique étrangère sur lequel les héritiers du Général ne cessent de se disputer : la construction européenne. Il ressort des travaux de la Fondation Charles-de-Gaulle que l’Europe gaulliste est, d’une part « une “Europe des États” excluant toute supranationalité », et d’autre part « une “Europe européenne”, c’est-à-dire libre, indépendante à l’égard des superpuissances, et plus spécialement des États-Unis ».

Ces deux aspects souffrent aujourd’hui d’interprétations contradictoires parmi ceux qui se réclament du gaullisme . Les uns s’opposant à l’actuelle construction européenne en ce qu’elle porte atteinte aux souverainetés nationales (Nicolas Dupont-Aignan). Les autres estimant qu’il s’agit de délégations et non d’abandons de souveraineté (Michèle Alliot-Marie, Jean-Louis Debré).

En ce qui concerne la relation atlantique, c’est le socialiste Jacques Delors qui a le plus clairement exposé l’impasse européenne du gaullisme : « Si l’on souhaite véritablement une politique étrangère européenne, on doit tenir compte du fait que la plupart des gouvernements sont à la fois européens et atlantistes (…). Si la France exclut les pays atlantistes, avec qui fera-t-elle l’Europe politique ? » (3). La conception de Charles de Gaulle d’une « Europe européenne » indépendante des États-Unis explique en effet à la fois l’opposition des gaullistes à la Communauté européenne de défense (1954) puis celle des autres États européens au projet gaulliste d’Europe politique (plan Fouchet de 1962).

 

4. Enfin, l’interprétation de la politique économique et sociale gaulliste demeure également controversée. Les nationalisations et la création du Plan, par De Gaulle, à la Libération, relèvent-elles d’une pensée dirigiste ou des seules circonstances de la reconstruction ? Dans le premier cas, le néolibéralisme qui domine à droite comme à gauche depuis 1983 signifierait que, sur les questions économiques, le gaullisme ne constitue plus une référence. Dans le deuxième cas, libre à chacun de choisir, en fonction de son analyse ou de ses convictions, quel type de politique économique imposent les circonstances actuelles.

Il est toutefois une thématique sur laquelle le général de Gaulle est plus précis : l’association capital-travail ou participation, « troisième voie entre capitalisme et communisme ». Même si, comme le souligne la Fondation Charles-de-Gaulle, « sa réalisation reste inachevée ». La participation financière est le volet le plus connu de la participation (ordonnances de 1959 et 1967 sur l’« intéressement » et la « participation »). La participation aux responsabilités est, en revanche, peu développée. Elle n’existe qu’à travers les comités d’entreprise (ordonnance du 22 février 1945), renforcés par la gauche en 1982 avec les lois Auroux.

Cette convergence entre gaullisme et socialisme d’inspiration autogestionnaire s’explique par une double origine doctrinale commune : d’une part le socialisme associationniste du XIXe siècle, non marxiste, et d’autre part le christianisme social.

Dans l’esprit de Charles de Gaulle et de la poignée de gaullistes « de gauche », les salariés doivent participer aux responsabilités en tant que tels. Mais les gaullistes « de droite », dans la lignée de Georges Pompidou, n’envisagent, eux, la participation aux responsabilités qu’au travers du développement de l’actionnariat salarié (lois de 1970 et 1973, ordonnance de 1986).

Tel est l’objet d’un projet de loi actuellement débattu au Parlement. Débats durant lesquels les surenchères au gaullisme se sont multipliées, aussi bien sur les bancs de l’UMP (Patrick Ollier, Jean-Michel Dubernard) que sur ceux du PS (Michel Charzat) ou du PCF (Maxime Gremetz). De Gaulle lui-même ne disait-il pas que « tout le monde a été, est ou sera gaulliste » ?

 

Laurent de Boissieu

© La Croix, 11/11/2006

 

(1) Revue politique et parlementaire, septembre-octobre 2000.
(2) Pour Nicolas Sarkozy : entretien dans Le Monde du 10 septembre 2006 et discours à Washington le 12 septembre 2006 ; pour Dominique Strauss-Kahn : entretien dans la revue Le Meilleur des Mondes, automne 2006.
(3) Le Point, 22 janvier 2004

 

19 octobre 2006

livre Chirac

Brève revue des livres récemment publiés sur Jacques Chirac :

 

La tragédie du Président, de Franz-Olivier Giesbert (Flammarion)

Dans ce récit truffé d’anecdotes des années Chirac, le citoyen-lecteur se laisse avec bonheur entraîner dans les coulisses du pouvoir.

 

 

Le gâchis, de Robert Schneider (Bourin Éditeur)

La thèse de Robert Schneider est sévère : Jacques Chirac "n’avait pas la stature" d’être un homme d’État. Un Chirac dépeint comme clientéliste et dénué de conviction de fond, qui a "empêché la droite française de se convertir franchement au libéralisme".

 

 

Accusé Chirac, levez-vous !, de Denis Jeambar (Seuil)

Tout y passe dans ce réquisitoire politique, Denis Jeambar reprochant à Jacques Chirac de ne pas avoir libéralisé une France "prisonnière d’un État providence né de la Seconde Guerre mondiale" ou encore de s’être opposé aux États-Unis sur l’Irak : "Lorsqu’on appartient au même camp, il est des rendez-vous entre alliés qu’on ne manque pas. Chirac a raté celui de Bagdad."

 

 

Jacques Le Petit, de Laurent Mauduit (Stock)

Cet essai est plus une critique des institutions gaullistes que de Jacques Chirac. "Au-delà de l’homme, c’est d’abord et surtout le système qu’il incarne qui est, ici, en cause", reconnaît ainsi Laurent Mauduit en regrettant que "le virus du bonapartisme" ait "contaminé largement la gauche française".

 

 

L’irresponsable, d’Hervé Gattegno (Stock)

Pour Hervé Gattegno, il existe une "exception chiraquienne". Celle d’un président de la République qui "plus qu’aucun de ses devanciers (…) a usé des moyens de la présidence de la République pour préserver son pouvoir et sa personne".

 

 

Chirac et les 40 menteurs..., de Jean Montaldo (Albin Michel)

Avec son style polémique, Jean Montaldo nous fait part de sa déception : il avait vu en Jacques Chirac "le possible sauveur" après les années Mitterrand. Or, "aujourd’hui, rien n’a changé et – pire encore ! – tout s’est aggravé".